Poème : La coupe de roses

Évolution personnelle et professionnelle

Poème : La coupe de roses

POEME DE RAINER MARIA RILKE, Extrait de l’article : La rose jaune et la petite couronne d’immortelles

[…] Dans ce recueil (Les nouveaux poèmes), le poème La Coupe de roses , reprend ce thème. Chaque rose, si bien contenue en elle-même, si diverse dans ses poses, si attachée à son cœur qu’elle peut en déborder sans passer ses limites, s’unit avec bonheur aux autres, trouvant, dans la coupe, l’occasion d’un rehaussement mutuel : « […] chacune se concentrant, s’affirmant face à l’autre et trouvant là sa plénitude.
Ainsi assemblées elles brillent de la diversité de leur éclat respectif et constituent un ensemble qui transforme le dehors et, repos des yeux, remède du cœur, fait oublier le manque d’unité du monde.

Ce manque d’unité du monde et des êtres, si souvent rencontrée, si souvent relevée et déplorée par Rilke, est l’entame du poème :

Tu as vu flamber la colère, tu as vu
deux garçons confondus en une seule masse,
toute pétrie de haine et se roulant par terre,
ainsi qu’un animal sous l’assaut des abeilles,
tu vis des comédiens, des pitres haut dressés,
des chevaux furieux qui s’effondraient soudain
le regard rejeté, hurlante la mâchoire,
comme si de leur gueule allait jaillir leur crâne.

… face à quoi Rilke propose la coupe de roses…

Vase de fleurs – Vincent Van Gogh

Mais tu sais maintenant oublier tout cela
car devant toi, si pleine, est la coupe de roses,
elle est inoubliable et jusqu’au bord remplie
d’un immense trésor d’être et d’inclination,
d’offrande, de don impossible, de présence,
qui peut devenir nôtre : immense aussi pour nous.

Silencieuse vie, ouverture sans fin,
quête d’espace, sans rien prendre à cet espace
qui est autour de nous grignoté par les choses,
être sans nul contour, comme un espace libre
et tout intérieur et rempli jusqu’au bord
d’une étrange tendresse et d’intimes reflets :
connaissons-nous une chose semblable ?

… sa composition, son mouvement et son rayonnement …

Et cette chose, aussi : que naisse un sentiment
rien que dans le contact de pétale à pétale ?
Et ceci : qu’un pétale ainsi qu’une paupière
s’ouvre, et qu’il n’y ait dessous que des paupières
fermées, comme cherchant par un sommeil multiple,
à voiler l’acuité d’un regard intérieur.
Et avant tout ceci : qu’à travers ces pétales
le jour doive passer. En mille cieux cueillie,
ils filtrent lentement cette goutte de l’ombre
et son reflet, touchant le faisceau emmêlé
des étamines, les agite et les soulève.

Et l’art du mouvement qu’ont les roses, regarde :
des gestes oscillant d’un angle si infime,
qu’ils resteraient invisibles si leurs rayons
n’allaient pas se répandre au cœur de l’univers.

… la diversité de l’ensemble…

Vois cette blanche, tout heureuse d’être éclose
et qui est là, dans les sépales grands ouverts,
tout comme une Vénus dans sa conque dressée ;
et celle qui rougit et qui, comme troublée,
se détourne vers une rose plus distante,
qui, insensible, se replie en sa fraîcheur ;
vois la froide qui s’enveloppe en elle-même,
près des ouvertes rejetant toute vêture.
Ce qu’elles quittent, vois, est léger ou bien lourd,
comme un manteau, une aile, un masque ou un fardeau
peuvent tour à tour l’être ; et comme elles le quittent,
vois ! on dirait que c’est sous les yeux d’un amant.

Leur être est si divers : la jaune qui est là,
creuse et ouverte, ne fut-elle pas l’écorce
d’un fruit qui contenait, mais plus dense et plus rouge,
presque orange, ce jaune instillé en son jus ?
Et pour cet autre, était-ce trop de s’épanouir,
car au contact de l’air son indicible rose
du mauve avait capté l’arrière-goût amer ?
Et cette rose de batiste est bien l’habit
dans lequel reste encor l’odeur chaude et subtile
de la chemise avec laquelle il fut jeté
dans l’ombre du matin, au bois, près du vieux lac.
Et celle-ci encor, porcelaine opaline,
fragile et basse telle une coupe de Chine,
toute couverte de petits papillons clairs,
et enfin celle qui ne contient qu’elle-même.

… leur pouvoir de transformation…

Et toutes, en un sens, en elles se contiennent,
si ce sens est de transformer tout le réel,
le vent, la pluie et la patience du printemps,
la faute, l’inquiétude et le destin masqué,
toute l’obscurité de la terre, le soir,
les nuages changeants, leur fuite et leur approche
et des astres lointains l’incertaine influence,
en un monde intérieur qui tient dans une main.

Il loge, maintenant, serein, au cœur des roses.

Capri, 1er janvier 1907